Expédition pôlaire Tara Arctic 2006-2008
Date : 3 janvier 2008
Log : 195
Position : 77°01’ N 6°41’ W
Cap et vitesse : 147° et 0,4 nd
Vent : N-O 15 noeuds
Visibilité : Bonne
Durée du jour : Nuit polaire
Glace de mer : Instable
Temp. air : - 19°C
Temp. eau : - 1,7°C
The whale in the sweel (la baleine dans la houle)
La baleine ? Nos lecteurs les plus assidus savent que c’est le surnom donné à Tara. La nuit dernière, la baleine a nagé dans une forte houle de sud-est. D’un mètre ou deux. Difficile à dire. Belle brasse en tout cas. Pleine d’aisance et de puissance.
Même pour les marins expérimentés du bord, il était difficile d’apprécier la hauteur de l’eau au sommet des crêtes. Sous la glace ce n’est vraiment pas évident. Comme à certains endroits la glace atteint plusieurs mètres d’épaisseur, cette houle prend l’allure d’une onde gigantesque. Une ondulation lente, répétitive et qui nait on ne sait où. Colère qui à des kilomètres de son origine se déchaîne encore. Devant le nez de Tara voir toute cette banquise disloquée par cette main invisible, combinaison du vent et de la mer, se lever à l’unisson à chaque passage d’une de ces vagues géantes ça rend modeste. Une énergie qui nous rappelle notre vrai place dans cet univers, notre juste taille, modeste visiteur de cette nature encore sauvage et pure. Fourmi face à ces éléments, que les grecs ou les romains avaient à juste titre donné chacun dans leur langue le rang de dieux.
Pendant la nuit, cette houle s’est amplifiée encore. Dans les cabines, les équipiers se sont préparés à une nuit un peu agitée. Le vent chantait de plus belle. Et autour de la coque d’autres instruments venaient compléter cette formation éphémère. Le bruit cristallin de l’eau s’écoulant le long de la coque, les crissements de la glace contre l’aluminium, contre les flancs de la baleine. Etonnante composition. Songe d’une nuit de houle ?
Mais vers quatre heures du matin, de la musique on est passé au sport, à la boxe. Comme la vaguelette vient conquérir la grève, le sable fin de nos plages, les vagues de glace voulaient conquérir, imposer leur loi à Tara. Une loi d’airain. D’authentiques coups de boutoir. Des directs du gauche, du droit. De quoi vous faire bouger dans votre lit. Impossible de dormir. Alors quoi faire lire ? Attendre dans l’ombre ? Comme dans un train, sa cadence, le tempo de boogies qui roulent sur les rails, plusieurs coups de boutoir plus loin, c’est finalement la fatigue qui l’a emporté.
Ce matin, autour de Tara le miroir blanc était brisé en multiples plaques. La houle baissait. Nous sommes remontés d’abord au Nord avec cette dernière tempête, et maintenant nous dérivons vers le sud-est. Pour nous, la glace est à nouveau interdite, impraticable. En conséquence, le pack étant instable, les manipulations océanographiques sont aussi interrompues. La prochaine étape pourrait être la remise en place du safran tribord, à condition que nous puissions redresser un peu la poupe du bateau. Pour remettre en place cet appendice nous permettant de nous diriger, nous serons obligés d’ouvrir une trappe dans la salle des machines. Une trappe qui donne sur l’océan.