Journaux de bord  •   Logs  •   Phrases et poésies
Publié le 20 12 1995

Journal de bord Transat des alizés 1995 : Brest-Casablanca-Point à Pitre




Départ : le dimanche 19 Novembre à 15h

Casablanca nous laissera à tous le souvenir d’une fraternité, d’un accueil, et d’une chaleur humaine retrouvée. Une générosité qui redonne du sens à la vie, en échange du rêve que nous apportons dans nos coques.

Mais il y aura aussi le souvenir de ce jeu qui consiste à jauger l’autre, à le repousser avec le sourire dans ces retranchements lorsque nous montons dans un taxi ou que nous sollicitons un service. Si le contact est bon, alors les deux parties finissent par s’entendre. Ici, il faut savoir être un peu dur en affaire. En tout cas nous avons réussi à embarquer des vivres pour trois semaines. On a écumé les marchés les moins chers de Casa. Nous aurons de la viande pendant quelques jours après nous pêcherons.

Nous avons quitté le port de Casa à 15h. Cela faisait neuf jours que nous y étions amarrés depuis notre arrivée de Brest. Pourtant on a l’impression d’avoir déjà passé ici des mois. Il faut dire que les journées ont été bien remplies autant que les soirées festives avec les autres bateaux engagés dans cette transat. Sans compter les soirées marocaines chez mes amis français Frédéric et sa femme Isabelle. Douce, souriante et attentionnée on peut dire que Fred a rencontré une perle.



Lundi 20 novembre :

Première nuit en mer et reprise des quarts. Des quarts de quatre heures cette fois. Plus d’effort, pour plus de réconfort après. L’ambiance à bord est bonne avec Didier et Yann. Pierre-Antoine (« PA », le skipper) et Lionel « yo » sont comme larrons en foire. La mer est là pour détendre l’atmosphère, ce début de la grande aventure se passe bien, les conditions météo étant idéales. La mer est belle, et il y a toujours un peu de vent, avec du soleil. Mais il ne fait pas trop chaud.

Dans la nuit, les premiers dauphins de la traversée sont venus nous faire un petit coucou alors que Casa, la mosquée Hassan II, et le phare d’El Hank étaient lentement engloutis par l’horizon. Cette nuit j’ai beaucoup pensé à Deborah cette belle anglaise. Je pense que nous nous sentons attirés l’un vers l’autre. Nous avons même finalement réussi à nous parler avant d’appareiller. Quand est ce que je me lancerais avant le dernier moment. Grande gueule et en réalité si timide.

A l’occasion de cette première journée tranquille, nous en avons profité pour se doucher à l’eau de mer. Avant de déguster une super salade de Didier. Ce soir, le soleil se couche dans des nuages gris assez bas. Le temps va peut-être changer ?



Mardi 21 Novembre :

Navigation beaucoup plus rapide avec du vent vers Madère. En l’espace d’une journée nous avons fait plus que depuis notre départ de Casa. « Pahi », notre catamaran trace des surfs à quinze nœuds (environ 30 kilomètres/h). Mais avec une telle vitesse, et des records sans arrêts battus, Didier et Yann replongent petit à petit dans le mal de mer. Comme entre Brest et Casa, et nous ne sommes qu’au début. Nuit à la cape devant Madère. Il y a des fortes rafales de vent. L’ensemble de l’équipage est crevé, PA notre skipper est malade, il a une énorme fièvre. Mais on garde le moral et la confiance.



Mercredi 22 novembre :

Nous longeons la côté pour rejoindre le principal port de l’île. Il fait encore nuit. Ce côté del’île se présente comme une falaise en pente douce sur laquelle des centaines de petites lumières comme des lucioles scintillent. Ce sont des maisons. Presque arrivés au but on découvre un aéroport à flanc de montagne ou atterri dans un vacarme terrible après une pirouette de voltigeur un jet.

Arrivée à Funchal (Madère) vers 10 h du matin. On a quelques difficultés à caser nos deux coques dans ce petit port, ou il y a partout des dessins et des inscriptions sur le quai. Pour tout le monde le mot d’ordre aujourd’hui c’est repos. Pour PA dès que ce sera possible un toubib parce qu’il est vraiment mal, il lui faut une bonne dose d’antibiotiques.

Un autre copain de la transat vient faire aussi escale à Madère le monocoque Alsace. A bord tout le monde à l’air en forme. Il faut dire que la dernière nuit en mer avec tout ce vent se négocie mieux avec un sloop.

Le soir même une fête est organisée par « Alsace » qui comme son nom l’indique rassemble des gars du Rhin. L’apéro se transforme en une belle « bordée ». La première partie du voyage est donc dignement fêtée.



Jeudi 23 novembre :

Très mal dormi. Cuvée de la cuite de la veille. Visite de Funchal, c’est la première fois que j’entends parler portugais et que je découvre un peu ce peuple. Les rues sont propres, pleines de petits arbres bien ordonnés. C’est calme, paisible.

Quelques cartes postales écrites pour la famille et les amis. Une petite collation avec des produits locaux. Ce soir sans faire une fête comme la veille, nous avons accueilli à bord une équipière d’Alsace et mangé à bord. Bon plat bien roboratif : riz, chorizo. Le bedon bien rempli, je n’ai pas tardé à aller me coucher.



Samedi 25 novembre :

Départ de Madère à 7h00. PA est partiellement retapé. Très vite nous touchons des vents forts, force 6 à 7. Madère disparait rapidement, direction la haute mer, l’océan. Maintenant on est lancé pour la traversée. A bord la vie s’installe à nouveau. Superbe lever de soleil suivi d’un dauphin qui tient à saluer notre départ.

Mise à l’eau de « pulpito n° 1 ». Ce leurre avec un hameçon a pour mission de ramener dans la poêle du bord le maximum de bonites ou de daurades. On marche bien depuis notre sortie de Madère, on essaie de rejoindre l’ensemble de la flotte qui est plus au Sud.



Mardi 28 novembre :

Mise en route du moteur dans la nuit de lundi à mardi il n’y a pas un souffle de vent c’est la « pétole » comme on dit. Deux ou trois envolées d’air tout au plus.

Finalement avec des cumulo-nimbus, ces gros nuages tout en hauteur qui traversent l’atlantique, le vent arrive. On prend des grains sérieux sous ces nuages de sorte que lorsqu’on en sort on est obligé de rehisser toutes les voiles jusqu’au prochain grain ou là on affale tout. Finalement, le vent s’est établi au nord-ouest (noroît) aux alentours de 20 nœuds (40 kilomètres/h). Le Pahi fonce à douze, treize nœuds en moyenne. Une allure très confortable puisqu’on a le vent de travers, on est des fois au bon plein même. Le mer est peu formée et on trace comme des avions.

La journée se déroule comme ça tranquille, mais c’est quand même dur de reprendre le rythme plein gaz après ces heures de pétole. Mais au moins on avance.

P.S. : Qu’est ce qu’on pense aux femmes en mer, et à sa famille aussi, c’est fou.



Mercredi 29 novembre :

Les jours s’allongent petit à petit sur l’océan, ça c’est de l’hiver ! Encore une grosse journée de pétole. Bain à l’avant du Pahi. On enfile un harnais on l’attache à une drisse et on de laisse surfer sur le dos entre les coques avant du cata. Un jacuzzi géant. Et aussi une grande toilette générale à l’eau de mer, s’il vous plaît. Une thalasso embarquée.

En fin d’après-midi on a vu un rorqual, type cachalot, d’au moins 10 mètres. Cadeau suprême. Mais après cela, nous avons du affronter notre première nuit difficile, avec la traversée d’un champ de cumulo-nimbus. Ce qui signifie pour ceux qui sont de quart, multipliés à la hâte les manœuvres d’affalage, se prendre une bonne douche, et remettre ça une fois que le nuage est passé. Jusqu’au prochain coup. Une bonne dépression est en plus en train de nous passer dessus. Il est impossible de faire la route souhaitée. Nous sommes dans la pluie avec rafales assez fortes et des éclairs un peu partout autour de nous. Les manœuvres s’enchaînent. On descend les voiles on les arrise (on les réduits lorsque le vent monte) et on remonte le tout une fois que ça se calme un peu. Le vent n’est pas régulier, de quoi faire rentrer le métier.

Grosse, grosse nuit de fatigue quand même. L’humeur de certains équipiers n’est pas très bonne. C’est dur. On se jette sur la couchette une fois enlevés les cirés.

Mais bon, on est là tous dans la même galère, il faut faire avec maintenant. Pas de dodo possible finalement, il vaut mieux être sur le pont.

La fin d’après-midi avec tous ces épisodes est passée comme une fusée. On a l’espoir d’une nuit un peu plus calme. Il y a quelques trous dans le ciel qui laissnt apparaitre des tâches bleues. Mais il n’en sera rien finalement. La nuit sera un peu moins difficile mais tout de même éprouvante.



Jeudi 30 novembre :

Ce matin c’est le cadeau. Cap 270°. Nickel. Plein ouest, droit devant nous les Antilles françaises. Encore très loin sur la carte de l’atlantique mais quand même.

Vent de sud-est établi, régulier. Ca sent l’alizé enfin. Les îles, le soleil, l’amour, la fête….ouahhhh. Séchage général des cirés, et de toutes les affaires humides. Quart au soleil toute la matinée. Aujourd’hui c’est sûr on pêche au moins un thon.

La mer est un peu agitée mais elle a des reflets d’or aujourd’hui. Il fait chaud on est en short, ambiance vacances !



Vendredi 1 décembre :

Après une deuxième belle nuit après le petit coup de chien de ces dernières 48h, la vie est belle et nous traçons bien.

Arrêt piscine. Mais pas n’importe laquelle. Pas la piscine olympique. La piscine atlantique. 5350 mètres de fonds, plusieurs milliers de kilomètres de large et de long. De quoi faire quelques brasses. Il ne faut pas laisser tomber ton petit masque pour aller le chercher au fonds !

Surfs derrière Pahi accroché à un bout. Un massage à cinq nœuds, déjà tonique. Repas diététique Carottes râpées avec de l’ail, façon « yo » (lionel). Didier est revenu un peu à lui aujourd’hui. Pendant toute la tempête, il est resté allongé dans sa bannette, paralysé par le mal de mer. C’est dur pour lui. Lui qui avait patiemment construit de ces mains ce bateau. Et rêvé de traverser avec les océans et les mers. On est vraiment sous le régime des alizés du sud-est maintenant. La soufflerie est bien calée, et nous sommes aussi portés par la mer, c’est le pied.



Dimanche 3 décembre :

On est pilepoil au milieu de l’atlantique, sur la plaine abyssale du cap vert. Exactement ou par endroit il y a jusqu’à 4200 mètres de fonds. Vertigineux. A bord, yann et didier sont toujours aux prises avec leur mal de mer nous assurons donc la tambouille et les tâches domestiques à trois : P.A, Yo et moi. Yann se joint à nous pour les quarts.

Didier ne quitte pas sa cabine. Mange très peu,a une hygiène minimale. Après une zone de calme, le vent forcit depuis deux jours. Pahi avance toujours cap au 270°. La route. 8 nœuds soit à peu près 15 kilomètres à l’heure c’est correct pour la mer. Tout va bien. On commence à parler d’une hypothèse d’arrivée dans 10 jours. Inch’ Allah !

Troisième superbe bain d’océan. Lieu dit fosse abyssale du cap vert. Elle est large ! Pahi me traine au dessus du bleu intense qui défile sous les coques.



Mardi 5 décembre :

La drosse de barre a cassé. C’est la pièce qui relie les safrans pour diriger Pahi et la barre à roues. Elle a cassé dans la nuit lors d’un surf d’anthologie, une glissade infernale sur le dos d’une vague géante. Je crois qu’on a atteint 16 nœuds (presque 31 kilomètres/h). Surf signé Yo.

Au petit jour, alors que le bateau est à la cape en plein océan, depuis plusieurs heures, tout le monde s’est mobilisé pour la réparation. Y compris les malades. A l’intérieur de la coque yo (Lionel) et Didier. A l’extérieur, dans l’annexe pierre-Antoine (P.A) et moi. Mission délicate, essentielle mais réussie. La drosse a un nouvel œil.

Et l’avalanche de records continue. Pahi a franchi hier la barre des 16,8 nœuds. Le surf a duré presque 30 secondes. Dans les coques, la vibration est telle qu’on croit que tout va exploser sous les contraintes. Dehors sur le pont on est éclaboussé par des gerbes d’eau.

Avant la nuit, l’air dépressionnaire annoncé par le bulletin météo radiophonique est arrivé. Dans la nuit le baromètre est ensuite tombé de 1010 à 987 mb, on a donc commencé à se demander comme c’est le cas devant pareil baisse qu’est ce qui était en train de se passer. Au point d’envisager le pire un…cyclone était en train de se former sur l’océan. Extrêmement rare en cette saison. La transat des alizés traverse en cette saison pour ces conditions généralement calmes.

Comme on nous l’avait appris dans les cours météo avant de partir de Brest, on a commencé à prendre la température de l’eau, de l’air pour essayer de voir si les conditions de formation d’un ouragan étaient réunies. Quelques jours après on en a déduit que le baromètre avait du tapper dans un surf, et que ça l’avait déréglé. Mystère du large.



Mercredi 6 décembre :

Depuis nous sommes rassurés. Le dernier bulletin météo grandes ondes de RFI (radio France internationale) est formel, il n’y a pas de cyclone en vue. Tout semble clair donc. Même si le baromètre reste stable ce sera un peu plus d’air que d’habitude mais pas l’apocalypse !

Il fait très humide ces dernières heures tout est moite. Il nous reste 1100 miles nautiques à parcourir. Presque 2000 kilomètres on en est au 2/3. On devrait arriver dans une semaine.



Jeudi 7 décembre :

Une bonne nuit avec grasse mat’ en plus. Vu les conditions on est repassé à des quarts en solo. Donc, on a plus de temps libre pour nous. Tout le monde est revenu sur le pont, l’équipage est à nouveau totalement opérationnel. Arrêt bain en plein océan, il faut qu’on en profite ce sont les derniers miles avant l’arrivée. Après ces journées de chaleur moite, ça fait un bien fou l’eau est aussi tiède. Le vent faibli mais on avance toujours à cinq nœuds. Vu notre vitesse, il faut prévoir encore plus de huit jours.



Vendredi 8 décembre :

Belle journée avec pétole. Pas un poil de vent. Sous un soleil de plomb, nous avons pêché une superbe dorade coryphène. C’est la première, pour l’instant nous n’avions « accroché » qu’un petit barracuda. Les vivres commencent en plus à baisser sérieusement. Cette pêche tombe donc à pic.

Un vrai repas de gala. Filet de dorade coryphène en papillote avec ses petits légumes et sa sauce. Dessert : un clafoutis de fruits secs. Le tout arrosé d’un petit blanc marocain légèrement pétillant. Il faut dire qu’on ne se néglige pas. Tous les jours on fait du pain frais. Et avec la même pâte de temps en temps des pizzas. On est pas franchement malheureux.



Samedi 9 décembre :

Aujourd’hui on a de l’air. Le stock de provisions continue de descendre et il faut commencer à faire preuve d’imagination pour confectionner des repas sympas.

A force de raguer, la drisse de génois a encore cassé, mais cette fois pas de réparation possible alors on marche sous trinquette. On perd donc de la vitesse.

L’ambiance est bonne. Didier lui n’est toujours pas en forme. Avec le vent qu’on a sous trinquette on arrivera au mieux mercredi prochain, le 13 décembre.

Grosse toilette sur le pont toujours à l‘eau de mer. On s’y est tous bien fait. Nouveau massage océanique à huit nœuds cette fois avec le baudrier en se faisant trainer par le bateau, c’est un vrai rituel, la grande récréation.



Dimanche 10 décembre :

Du vent, il y a du bon vent. Et il nous reste moins de 600 miles à parcourir jusqu’à la Marina du Bas du fort, arrivée de la transat.

Aujourd’hui, jour du seigneur. Nous avons retrouvé de la farine qui va nous permettre de faire du pain et de la pizza napolitaine. Il fait beau et chaud et nous pensons être à Pointe à pitre jeudi. Tutto va bene. Qu’est ce qu’elle était bonne cette pizza. La pizza la plus rapide jamais confectionnée à cet endroit nous filons à sept nœuds.

Finalement réparée, la drisse de génois continue de nous poser des problèmes avec ce vent arrière. Mais nous avançons toujours. Aujourd’hui nouvelle création culinaire : « les pâtes à l’atome ». Atome parce qu’elles ont une saveur atomique ces pâtes, la sauce est faite à base de… whisky. Il ne nous reste presque plus rien à becter, mais on se débrouille.



Lundi 11 décembre :

Aujourd’hui, on trace Pahi a sorti le grand braquet. Une grande journée. Une dorade coryphène s’est prise à l’un de nos hameçons. Elle fait à peu près 7 kilos. Un superbe poisson qu’il a fallu ramener avec beaucoup de délicatesse jusqu’au dernier moment il s’est débattu menaçant de casser la ligne. Sous l’eau il avait des reflets, bleu, vert, jaune.

Il a fallu ensuite tuer la bête qui se débattait avec une force. D’abord lui porter le coup de grâce. Ensuite la découper en tranche sur le pont. On était tous plein de sang, un vrai film d’horreur. Le soir, nous l’avons mangé avec du thym. C’est comme un déjeuner d’adieu.

Nous sommes à 80 miles de l’arrivée et pensons être près de la côte sud-est de la Guadeloupe vers 20h. Nous affalerons la trinquette pour arriver au petit matin. Les vedettes d’accueil, les journalistes pourront ainsi immortaliser l’évènement.

A bord tout le monde est heureux, l’ambiance est tip top. Je commence déjà à regretter la haute-mer. Je m’y étais bien habitué, j’étais en harmonie. Il va falloir retrouver maintenant la Terre et les hommes.