Journal de bord Expédition polaire Tara Arctic 2007-2008
Carnets du pôle
Dimanche 23 septembre 2007 :
J'entame ce carnet du pôle. Cela fait un peu plus d'une journée que je suis arrivé sur la glace et j'ai déjà l'impression que plusieurs jours se sont écoulés. En mer lorsqu'on navigue, on perd déjà la notion du temps mais là c'est encore plus accentué. Est-ce à cause de la glace ? Ou bien est-ce parce que nous sommes arrivés directement ici par avion ? Je ne saurais dire pourquoi. Mais une chose est sûre le dépaysement est total. Le rythme reste pour l'instant assez proche de celui de Longyearben. Des sorties sur la glace ponctuées par de très bonnes collations préparées pour l'instant par l'intendante du bord, Marion. Le temps que les nouveaux arrivants prennent leurs marques.
La température a été toute la journée d'à peu près moins 10°, mais nous sommes bien équipés. La morsure du froid ne se fait pas encore sentir. Selon les « piliers » du bord, ça chute régulièrement en ce moment et avec l'arrivée de la nuit polaire, les températures pourraient descendre rapidement.
Dimanche c'est aussi le jour du banha. Le sauna russe. Température : 80°. Tout l'équipage se réjouissait dès le matin de profiter de cette distraction. Elle n'a lieu que deux fois par semaine, elle est donc très attendue. Après quelques minutes passées dans une chaleur étouffante, le jeu consiste ensuite à s'asperger d'eau glacée ou à se baigner carrément dans l'océan gelé. J'y goûterais bientôt, mais progressivement.
Je ne suis pas encore dans ma cabine définitive, en attendant le départ de l'équipe de télévision du Guatemala. Pour l'instant, je partage la cabine d'Audun Tholfsen, le norvégien, je m'organise un peu comme je peux. J'essaye de ne pas trop éparpiller mes affaires, car ici dans le bateau on a vite fait d'en semer à droite à gauche. J'ai hâte de pouvoir me construire mon petit univers. De ranger mes affaires. De me faire mon petit coin.
Mardi 25 septembre :
Aujourd'hui finalement l'avion a pu décoller de Longyearben. Les sortants du jour, ceux qui vont nous quitter, sont Romain, le directeur logistique de l'expé et l'équipe de télévision guatémaltèque avec Steve, le cameraman, que je vais regretter. Déjà on parlait espagnol et puis en plus on connectait bien. Professionnellement bien sûr, tous les deux cameraman, et aussi humainement.
Comme d'habitude, après le décollage de Longyearben le pilote a envisagé de se poser si le besoin s'en faisait sentir sur Station Nord au Groenland. Une base de repli. Mais à une heure de son survol de Tara, le ciel s'est totalement dégagé offrant aux sortants un cadeau avant leur départ. Un parhélie descendant. Le soleil entouré de deux débuts d'arc en ciel à équidistance sur la glace. Un condensé d'optique et de sciences physiques. Un émerveillement pour les yeux. Je suis resté plus d'une demi-heure avec la caméra pour essayer de capturer cet instant qui s'est prolongé plusieurs heures. Mais j'imagine que nous ne sommes pas au bout de nos surprises de ce côté. J'étais très ému en tout cas. C'est le genre d'événement qui donne tout à fait un sens à ma présence ici. Ces phénomènes naturels me fascinent.
Finalement avec cette lumière et ce ciel totalement clair, l'avion a pu atterrir sans difficultés. Il a déchargé sa cargaison de vivres, avant d'embarquer une bonne partie du matos scientifique et les trois sortants. Ce jour marque véritablement le début de l'hivernage. Puisque c'est à partir de là, que nous nous sommes retrouvés à dix. Les dix de cette nuit polaire. La deuxième pour Tara. D'aventure nous sommes passés à la grande aventure. Nous devons désormais vivre au mieux en autarcie, puisque quoiqu'il arrive la venue des secours prendrait au minimum plusieurs jours. Ne compter que sur nous. La vie et la survie de chacun dépend désormais des autres aussi. Une nouvelle communauté voit le jour sur la banquise.
Vendredi 28 septembre, le soir :
Je suis une vraie marmotte. J'ai encore dormi mes 10H facile. Je me suis réveillé ce matin à 9H30. A l'avenir je mettrais le réveil pour changer de rythme. Ce matin, démarrage assez calme. Petit dèj' avec porridge et thé « as usual ». Après on s'est un peu cassé la tête avec Minh Lih, la médecin du bord, pour comprendre comment transférer des images vidéos vers l'ordinateur. Ca nous a bien pris une bonne matinée, mais on y est arrivé. Chaque fois que j'enregistre des images, je peux maintenant les assembler, les monter facilement.
Sinon, cet après-midi après avoir dégonflé et rangé une annexe dans la soute avant, nous sommes partis avec Grant Redvers, le chef d'expédition, en moto neige pour ramener des « drums » (bidons de kérosène) au camp de base autour du bateau. La lumière était particulièrement belle cet après-midi. Un soleil rasant l'horizon, des couleurs pastels, des contres-jour jaune d'or avec du coup une glace dorée. Un spectacle encore différent mais tout aussi beau que les précédents. Même si le plus beau reste pour l'instant le parhélie de mardi, avant la dernière rotation du Twin Otter. J'ai stocké quelques images avec la caméra on les enverra à Paris.
Mais côté image on devient difficile. Les beautés naturelles qui nous entourent, jouent la surenchère alors on en attend toujours plus. Enfin quand même avant l'arrivée de la nuit polaire on apprécie de toute façon la lumière et le soleil.
On s'est d'ailleurs arrêté souvent avec Grant tout en travaillant pour prendre des photos. Le coucher de soleil avec le bateau devant et les glaces à perte de vue autour, encore une carte postale de plus inoubliable. Des fois les glaces avec leur reflet bleu ajoutaient un nouveau ton à cette palette de couleurs déjà remarquable. Le bateau aussi dans son emballage de glace paraissait surgir d'une autre planète. Un bateau posé sur la glace en plein soleil avec derrière lui la lune. Vision presque irréelle. Image de science fiction. La lune du coup me paraissait plus proche.
J'ai décidé aujourd'hui que je ferai mon yoga les soirs de quart. C'est le seul moment de libre finalement. Car le reste du temps, les journées sont bien remplies entre les corvées du bord, les choses à organiser pour la vie du bateau, il reste à peine le temps de tourner quelques fois des images ou écrire un log. J'ai du mal à remplir ce journal de bord régulièrement. Il faut donc que je trouve comment m'organiser petit à petit. Hier et avant-hier soir, je me suis amusé à découvrir puis apprendre à monter les images que j'ai tournées les jours précédents. Sympa. Il ne nous restera qu'à les compresser avec les interviews avant de les envoyer par satellite.
Lundi, une tempête devrait passer au dessus de nous. Des vents de 25 nœuds voire 30. Première tempête sur la banquise. Demain cela fera une semaine que j'ai mis le pied sur la banquise et sur Tara. On ne peut pas dire qu'on s'embête. Les jours me paraissent chaque fois différents. C'est bien, je ne ressens pas pour l'instant de routine. Le dépaysement reste total, et les relations à bord sympas.
Dimanche 30 septembre :
Aujourd'hui c'était dimanche. Jour de détente plus prononcé que les autres. Aussi parce que l'équipe à terre de Tara-Arctic, les parisiens sont en week-end. Il y a donc beaucoup moins de communications. Pas de phénomène météo particulier. Un très beau coucher de soleil. Des nuances de roses et de bleus. On a été installé avec Minh Ly son appareil photo pour prendre des vues fixes. Conversation sur ma vie familiale. Etonnant je me suis retrouvé à raconter ma vie comme ça à une femme que je connais à peine, ça fait à peine une semaine que je suis là. Elle a la faculté de mettre en confiance. C'est vrai que dans ce contexte, je parle assez facilement de ma vie, mais là je me suis surpris moi-même. Minh Ly est sympa.
Après un bon poisson au four « new Zélande made » fait par Grant ce midi, l'après-midi a été consacré à finir le nettoyage des environs du camp. Parachutes, drums de kérosène. Les parachutes étaient restés coller sur les palettes larguées par avion. Collés par le gel. Par le froid. On tire et on coupe la toile ou les cordes, avant de ranger tout ça sur le scooter. Pour les drums, avec Sam, le chef mécano, on a la bonne technique maintenant on en a déplacé une bonne quinzaine en moins d'une heure je crois. On s'est servi encore du scooter des neiges. Pratique. Mais ce soir en prévision d'une grosse tempête annoncée on a remis le scooter sur le pont de Tara. Avec sa remorque. Les winchs du bateau sont électriques alors on s'en est servi comme d'un treuil. Ca laisse rêveur une telle puissance électrique, mon petit voilier Kendalc'h avec ses 6 mètres 20 en serait vexé.
Grant a d'ailleurs à la fin du dal-bat (cuisine indienne) de ce soir tenu à prévenir l'équipage des risques de rupture de la glace. Hervé Bourmaud, le capitaine de Tara, ou lui devront être prévenus pendant les quarts en cas de rupture des floes (les plaques de banquise). Le contenu de la tente de survie sera aussi rapatrié dans le bateau. Panneaux solaires, matériels scientifiques divers. Après avoir collecté l'eau douce du bord dans un trou toute la semaine, Ellie, Hervé et moi, « mon team », nous serons en charge cette semaine des poubelles, du nettoyage du bateau et des toilettes. On a peut-être eu de la chance de faire l'eau cette semaine car avec la tempête ça pourrait être moins agréable.
L'autre activité consiste en « cooking, service, and dishes ». Cuisine, service à table, et vaisselle. Ce sera pour la troisième semaine. Nous tournons par groupe de trois. Nous sommes dix à bord. Marion alterne la confection des plats avec les trois groupes, mais reste en dehors des équipes. En une semaine, depuis l'arrivée des nouveaux hivernants, la vie du bord s'est rapidement organisée. Les jours raccourcissent aussi considérablement. Normalement, le soleil ne franchira plus l'horizon à partir de vendredi. Nous rentrerons alors progressivement dans la longue nuit. Une nouvelle aventure dans l'aventure. Je ne redoute pas particulièrement. On verra.
Mardi 2 octobre, 7H30 :
Les jours raccourcissent de plus en plus. On sent que la grande nuit approche. Je finis mon quart, il est 7H30 du matin, je viens de préparer café et thé pour ceux qui vont se lever. Ellie est tombée du lit pour apprendre encore plus le français, elle est vraiment très motivée.
Cette partie de quart n'est pas désagréable non plus. Il faut dire que Hervé (Bourmaud) le capitaine, et mon co-équipier de quart, a fini le sien à 4h00 au lieu de 3H00. Une heure de moins pour moi, ça change pas mal les choses. Il a eu des soucis avec la charge de la batterie, et du coup il a été obligé de remettre en marche le groupe. Déjà que Sam et Hervé ont des soucis pour raccorder la pompe de kérosène, ceci aurait pour conséquence d'amener une surconsommation de gas-oil. La gestion des stocks si aucune solution n'est trouvée peut donc s'avérer délicate si la dérive se prolongeait. Pour la première fois, je crois avoir entendu la glace bouger autour de ma couchette, ça couinait. On verra dans quelques jours quand la glace craquera vraiment si c'était ça.
Hier, alors que la tempête annoncée passait au dessus de nous, l'un des grands jeux du jour a consisté en des paris. Des paris sur la sortie des glaces, la fin de la dérive. Audun s'est livré avec Hervé le Goff, le scientifique français, baptisé « Asterix », (c'est parce qu'il est roux avec une moustache type gauloise fournie, elle rappelle le petit homme à l'œil pétillant et à la célèbre potion magique), à de savants calculs. Le résultat était qu'il reste actuellement à Tara et à son équipage 107 jours pour boucler son aventure dans le désert blanc. Bref, les paris sont ouverts. S'agira-t-il de mi-janvier comme le prédisent Audun et Asterix, ou au contraire de la mi-novembre selon les autres courants, plus pessimistes, « wait and see ». Ici, mi-novembre c'est du pessimisme car tout la monde a pour l'instant envie, c'est en tout cas ce qui se dit dans la carré, de prolonger l'aventure au maximum.
Peu de temps après mon début de quart, j'ai réussi à faire mon premier yoga. Ca s'est pas mal passé. J'ai réussi à trouver une place à peu près confortable dans le carré près de la cuisine. J'ai mis mes petits baffles au sol avec mon tapis, et mis à part un « asana », une posture, j'ai réussi à faire ce que je fais en France. Malgré le bruit du générateur, malgré le peu de place, j'ai réussi à me concentrer. Tout en ne réveillant pas les neuf autres personnes endormies dans le ventre du bateau. Je renouvellerai à chaque quart. Finalement, ce quart est un peu plus fatiguant parce qu'il coupe vraiment la nuit, mais je pense qu'on peut y faire des choses qu'on ne peut pas faire au précédent. C'est comme toute chose ou tout être, les bons et les mauvais côtés vont ensemble.
Normalement aujourd'hui, on devrait assister à la fin de la dépression. Une journée de plus plutôt décontracte, à moins que de nouvelles données ou évènements n'interviennent. Le vent a quand même considérablement baissé. En discutant au p'tit déj' avec Asterix une idée s'est précisée. Comme j'y avais pensé depuis quelques mois, j'ai décidé que je ferais un reportage noir et blanc sur la nuit polaire. Avec le reflex argentique du bord. Ca devrait être intéressant de jouer avec la nuit, les lumières artificielles, les visages, les ambiances….etc. Ca me plaît beaucoup cette idée. La vidéo ce sera pour les couleurs. La photo pour le noir et blanc. Ca se précise !
Jeudi 4 octobre :
Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'avoir acquis une nouvelle conviction sur une chose. Nous arrivons quelquefois à avoir un pouvoir sur les évènements. Ici en arctique, là ou souffle le borée, le vent du nord, si tu ne te prends pas en main, tu peux rapidement sombrer dans une mollesse qui conduit très vite à la déprime voire pire. Tu dois être actif, te trouver des occupations qui te font bouger et te bouger.
Aller sur la banquise ou faire un travail dans le froid quel qu'il soit, t ‘apportes à chaque fois une satisfaction. Après tu n'as plus de problèmes pour gérer le mental dans l'instant présent, puisque que tu es occupé. Occupé mais pas stressé. Tu fais ton job du moment en prenant ton temps. Un peu à la manière d'Audun qui avant chaque geste réfléchit. Comment faire mieux, y-a-t-il une autre solution ? Sans devenir indécis pour autant, se payer le luxe de vivre les choses à un rythme normal, de prendre le temps de réfléchir, je trouve que c'est tout simplement extraordinaire. Et sain.
Ici, sur la banquise on a vite fait de se laisser aller. Il faut s'imposer un rythme à fortiori quand on n'a pas le moral. A terre, lorsque je travaille au bureau tout va tellement vite trop vite. Ce n'est pas un problème de rythme, mais au bout d'un moment tu n'arrives à plus à avoir toujours du recul sur les choses, sur toi. Tes rapports avec les autres. Tu n'as plus le temps de décanter. L'intérêt ici en plus, c'est que chaque jour tout est totalement neuf. Je me sens des affinités fortes avec les personnes d'ici.
C'est tellement agréable quand la bonne volonté est là naturellement, et un esprit de franche camaraderie. Tellement plus facile dans ce contexte, de faire des efforts pour s'entendre avec les gens, de leur montrer qu'on les respecte. D'abord en faisant ce qu'on attend de nous dans la communauté, sans imposer ses idées.
A l'écoute tout en t'exprimant.
Bref, c'est très intéressant de se retrouver comme ça en communauté, devoir compter sur toi et aussi sur les autres, car là ou nous sommes en plein désert blanc, un esprit de corps est pour moi impératif, indispensable. Instinctif ?
A part ça, on s'achemine tranquillement vers la nuit polaire, qui doit être complète à la fin de la semaine. D'ici là on finira de ranger la soute avant avec Audun, et puis j'écrirais un log sur nos deux chiens demain avec Hervé, le capitaine. Aujourd'hui le banha a été particulièrement chaud. Sasha Petrov, notre scientifique russe de St-Petersbourg, a fait bouillir la marmite jusqu'à 100°C. Je suis sorti de là après trois sauts d'eau glacé sur la tête avec l'impression d'un léger vertige. Il faut aller doucement avec tout ça à mon avis. Le plus important en arctique est d'être patient affirme la phrase d'un russe manuscrite sur un petit drapeau dans le PC COM'. Je crois que c'est absolument vrai en plus d'une certaine forme d'autodiscipline pour s'astreindre à une activité régulière.
Maintenant que le camp autour du bateau est presque totalement récupéré et rangé, et avec l'arrivée de la nuit, il y aura forcément encore un peu moins d'activité extérieure. Il faudra donc rester vigilant sur les dégâts de la paresse. La glace et le journalisme seront mes antidotes. A moi de savoir m'en servir. Sinon, pas de tensions pour l'instant entre les gens. Et samedi ou dimanche au programme barbecue et bières pour le dernier rayon de soleil. Idée de Grant. Du bonheur, un barbecue sur la glace. Deux éléments que tout oppose et que l'homme réunit le temps d'une soirée.
Le banha m'a cuit, je crois que je vais avoir une nuit profonde.
Mardi 9 octobre, midi :
Premier tour en tant que cuistot. Ce midi, j'ai préparé un « crumble » grande première ! Et un gratin de coquillettes au jambon, champignons, et fromage. Le tout agrémenté de noix muscade. J'ai l'impression que ça a été plutôt apprécié personne n'a fait la grimace !
En cuisinant, je repensais à « Pahi », le catamaran sur lequel j'ai traversé l'atlantique, lorsqu'on faisait du pain et des pizzas à bord en surfant sous les alizés.
Là il s'agit de faire la cuisine pour dix personnes. Les quantités sont donc plus importantes et les ambitions aussi. Tara est un quatre étoiles à côté de Pahi. Dès le départ finalement, Pahi n'était pas destiné en termes de budget, et d'expérience en matière d'avitaillement, à aller beaucoup plus loin que les Caraïbes. Ici, Marion conçoit les plats et suit les différents cuistots. Chaque jour, des menus sont établis à l'avance, elle fournit les recettes. Bref, tout est quand même assez encadré pour que ça fonctionne bien. En plus, quand on a bossé deux ou trois heures dans le froid on a en général bon appétit.
Aujourd'hui même si l'absence de soleil se fait déjà ressentir, on a eu droit à une belle journée. De belles couleurs, un ciel assez clair et là encore des couleurs pastels étonnantes.
On continue le nettoyage du « ice-camp » le camp déployé autour de Tara sur la banquise. En prévision de la sortie des glaces. Le gros morceau après le rangement de la soute avant et le déplacement des drums, sera de hisser ces mêmes drums sur le pont du bateau. Une fois les glaces brisées et le bateau libre de ses mouvements, il faudra qu'il n'y ait plus rien sur la glace. Le problème est que le nombre de drums excède les possibilités de stockage de Tara. Une solution est évoquée avec la venue d'un brise glace norvégien, à moins que le kérosène loge dans les cuves du bord, mais pour l'instant on en sait pas plus.
La soirée barbecue de samedi dernier a été un succès. Une belle fête ou tout le monde était en phase. Feu, musique, bon vin et musique manouche. Un cocktail déjà éprouvé. A bord l'ambiance est bonne. La petite communauté poursuit sa vie tranquille pour l'instant. La glace reste calme. Mais des « leads », des cassures se sont formées un peu partout autour du bateau à une distance de 300 mètres. Les dernières prévisions de sortie en date parlent d'une sortie de dérive au 15 novembre. Qu'en sera-t-il ? Le bateau et l'équipage s'y préparent en tout cas.
Sinon, je peux dire que ni mon travail, ni ma maison ne me manquent. J'ai ce que j'ai voulu et j'en suis heureux. Grâce aux mails, j'ai en plus des tas de nouvelles des personnes importantes pour moi, presque plus que dans la vie normale, donc tout va bien. Je crois que je vais repartir souvent !
Dimanche 14 octobre :
Toujours pas facile de tenir ce journal. Belle soirée hier avec l'anniversaire de Sam. Un vrai gueuleton à la clé. Nems maison, glace maison, bœuf au oignons maison « made by Marion », un vrai régal. Et y'a des gens qui pensent qu'on souffre !
Hier soir, après cette fête, la vaisselle a été l'occasion d'une franche partie de rires et délires entre Ellie, Hervé et moi. Un peu grisé par le cognac et le bourgogne, le nettoyage de toutes ces assiettes, plats et couverts est devenu un énorme sketch bruyant ou dans la conversation les protagonistes mélangeaient français, italien et anglais. La vaisselle a quand même du durer une bonne heure alors toute cette bonne humeur était notre moyen à nous de nous accrocher pour mener à bien notre tâche.
Aujourd'hui réveil général assez tardif pour tout le monde. La grass'mat' dominicale. Légère gueule de bois générale. Un peu plus corsée pour Hervé, Ellie et moi. Conférer la vaisselle de la veille. Petit déj' rapidement suivi d'une collation. Le plat norvégien typique : saucisse purée. Très apprécié bien sûr par Audun, notre norvégien à nous !
Cet après-midi, l'événement, l'attraction c'était la descente du tracteur russe du bord. Pendant plusieurs jours il avait fallu construire avec des drums vides et de la neige un pont pour permettre à la machine de passer du pont de Tara à la glace. Une construction pilotée par Audun. Des poutres et des planches métalliques censées supporter au sommet de cette montagne de glace les trois tonnes de l'engin. Déjà, signe rassurant, le moteur avait démarré le matin. Pendant toute la journée d'hier, Sam avait chauffé et dégelé le corps du tracteur avec un « heater » un ventilateur soufflant de l'air chaud. Une fois le plat national norvégien englouti par les dix convives, tout le monde s'est retrouvé sur la glace. Les uns avec des appareils photos, les autres, (myself ! vincent) avec une caméra au poing pour immortaliser la manœuvre. Sam s'est mis aux commandes de ce tracteur rustique qu'il n'avait jamais conduit. Après avoir trouvé la marche avant et la marche arrière, le tracteur était retenu vers l'avant et vers l'arrière par des bouts au cas où il prendrait brutalement une direction pas souhaitée, Sam l'a progressivement descendu du pont de Tara. Avec précaution. Au cas où les choses se passeraient mal, il avait enfilé un baudrier attaché à une drisse, un siège éjectable artisanal.
Mais le tracteur a tout doucement glissé hors du bateau sans encombre. Sam a levé les bras en signe de victoire. C'était drôle. Après le léger stress de la descente, un moment de détente s'improvisait. A tour de rôle la plupart des équipiers ont pris les commandes. Certains ne sachant plus l'arrêter, d'autres ne bougeant pas, d'autres le manipulant correctement. Une grosse récréation. Avant de le vidanger et de le stocker. Ce sera une victime collatérale, je crois que le tracteur finira dans les abysses. Nous ne pouvons pour des raisons de sécurité et de place, pas le garder sur le pont. A moins qu'un brise glace ne vienne pour le récupérer ?
Ce soir le rituel banha a commencé à partir de 17H. Un bon moyen de vider la fatigue et de se détendre avant une nouvelle semaine qui sera certainement marquée par une progression de la nuit. Nous entamons la deuxième quinzaine d'octobre. Selon Grant, on pourrait voir déjà des aurores boréales. Les étoiles ont en tout cas déjà fait leur apparition dans la voute céleste. Peut-être reverra-t-on un ours ces prochains jours. Le premier vu cette semaine a fait une apparition furtive, avant d'être pris en chasse par Zagrey. Ce qui est sûr, c'est que les chiens sentent des traces en ce moment. Ils ont fait une belle escapade hier, peut-être sur les traces du fugitif. Et apparemment, il pourrait y avoir aussi des animaux marins qui sont sous la glace. Zagrey aboie souvent devant les leads (les cassures) là ou peuvent sortir des phoques par exemple.
Samedi 20 octobre :
La semaine est passée comme une fusée depuis mon dernier journal de bord. Deux logs (articles pour le web) rédigés cette semaine sur la nuit polaire des anciens et des nouveaux. On a fait les photos les deux fois avec Grant. Sinon, semaine normale surtout consacrée à la préparation du bateau et à l'écriture.
Vendredi alors que j'étais en train d'aider au conditionnement des parachutes, Mickael (PC parisien, responsable de la partie vidéo) m'a appelé pour me demander de réaliser un complément de reportage sur la tempête et de mettre en boîte au cas où, la fin de la préparation du bateau. Je suis donc ressorti aussi sec du bateau en me disant je vais filmer la fin de la préparation des parachutes. Et là du chien à la plupart des membres de l'équipage, il a fallu faire comprendre sans avoir le temps de l'expliquer, que j'avais enfilé la casquette du journaliste, et que je n'étais plus là pour les tâches auxquelles je participais avant. Pas évident. Surtout que certains notamment Hervé et Grant considèrent très clairement que la « communication » passe après certaines priorités liées au bateau. Les parachutes sont-ils des priorités ? Je sens que je vais devoir lutter régulièrement pour m'extraire de certaines activités. Car souvent ce qui est vraiment intéressant à filmer nécessite aussi mon aide. Cruel dilemme. Cet après midi au moment de la fuite sur la safran bâbord et de la fuite de CO2, j'ai interrompu toute activité journalistique et puis j'ai aidé ensuite à la redescente des parachutes. Je pense que ça aurait été très mal vu que j'exprime le souhait de filmer cette séquence qui était intéressante pour illustrer le travail pendant la tempête comme me l'a demandé Mickael. Bref, c'est pas toujours facile. En plus la caméra fait des siennes, le froid lui cause des petits soucis.
Ca m'a mis de mauvaise humeur mais bon il n'y a pas mort d'homme et la vie continue. Mais entre le matériel usé et pas toujours complet, et la difficulté de pouvoir filmer certaines séquences je ne suis pas très optimiste côté images. Je ne pense pas que je pourrai faire beaucoup de ce côté-là, mais on va essayer. Bruno, le cameraman du premier équipage m'avait prévenu. Même si globalement, je pense que les équipiers qui sont là en ce moment se rendent plus disponibles pour les images et les interviews que ce qu'a pu connaître Bruno.
Je pense qu'il faut que je mette surtout le paquet sur les logs et les photos. Optimisme de rigueur et patience arctique au programme. Sinon les logs écrits et les photos noir et blanc je trouve que ça marche vraiment. Ca c'est très encourageant. Demain il fera un peu jour ! Et puis y'a banha !
Vendredi 26 octobre :
Nous sommes maintenant vraiment dans la nuit polaire. Plus que jamais le rythme des journées, le fait d'être vraiment occupé est important. Les moments de plaisir et de relax sont donc d'autant plus appréciés. Le repas, les apéros, le dodo, la lecture, un bon film sur DVD. Si on se fie à l'avancée de ces derniers jours, on devrait être à Longyearben (Îles Spitzberg) vers la fin décembre. Mais le plus tard sera le mieux. D'expérience quand on finit une aventure, il y a souvent une partie de nostalgie lorsque le port est en vue. Je ne suis pas pressé d'arriver. J'ai tout mon temps jusqu'à fin avril 2008. Et puis lorsqu'on quittera la glace, qu'on ne pourra plus marcher ou skier dessus, ça va beaucoup me manquer c'est sûr. Mais on en est pas encore là alors il faut profiter au maximum de cette aventure. C'était vraiment magnifique hier soir la lune qui éclairait la glace avec le vent qui charriait la neige. Un moment de pure poésie. Heureusement que je suis venu ici. Je me suis mis à fond à la photo noir et blanc, je passe des heures dans le froid sans me rendre compte. Comme à l'époque où je me promenais dans Montmartre et à Paris pendant des heures mon boitier photo à la main. Comme quand j'écris.
Il faut en tout cas que je profite au maximum du luxe d'avoir le temps. Le « must du must » je trouve aujourd'hui. Alors que des millions de gens courent partout, avec des contradictions à tous les étages, ici nous avons une vie très saine et très simple. Mélange de travail physique et intellectuel. Ca me va bien, c'est très équilibré plus que mon quotidien habituel, ou tout tourne surtout autour du travail.
Il faut essayer, il faut réussir à construire autre chose. Plus de liberté, plus de « fun » dans le travail. On verra sur quoi l'aventure Tara débouchera. Pour l'instant « CARPE DIEM ».
La semaine a été bien remplie avec deux articles écrits pour le journal Tara n°3. Michèle Aulagnon, la rédactrice en chef de ce numéro a apprécié mon papier sur les trois femmes du bord. Tant mieux. J'espère que ça sera pareil pour le portrait de Grant et Hervé. Mais il y a eu aussi les envois de vidéos que j'ai tournées et montées pour Paris, et les chaînes télévisées françaises. Une fois compressée les envois de ces reportages durent des heures. Pendant les quarts on relance la liaison satellite des fois dix, vingt fois. Ca coupe. On fait passer par un trou de souris le maximum d'images et d'interviews. Une vraie galère. On est tellement nord que c'est le seul moyen. Total : presque trois jours pour transférer par iridium un reportage classique d'une minute trente secondes. Et ce n'est que la moitié de ce qui m'était demandé. Bref.
J'ai hâte de voir aussi des aurores boréales. Pour l'instant, la lune amène déjà un peu de magie, mais à mon avis les aurores c'est un cran au dessus. En tout cas lorsqu'on photographie la lune on a l'impression de prendre un cliché de la Terre et d'être nous sur une autre planète. La planète des glaces. Mais non c'est la Terre. Le toit du monde. Lorsque le ciel est dégagé c'est aussi une merveille. La grande ourse, les pléiades, Cassiopée, l'étoile polaire juste au dessus de nous. Des étoiles filantes. Un ciel comme j'en ai déjà vu dans le désert marocain. Sur l'océan atlantique, loin de toutes pollutions lumineuses. Ici le sable c'est la neige. Les dunes sont en glace. En fait qu'elle soit de sable ou de neige, le dessin des dunes est le même et le dessinateur aussi : le vent. Le Borée sculpte donc la neige comme le Sirocco dans le désert. Ils ne se rencontreront jamais mais pourtant ils travaillent avec le même soin, le même art. Avec des résultats identiques. Chacun sur sa latitude.
Sinon à cause de la montée d'eau dans les puits de safrans, on a du redescendre pas mal de drums du pont ainsi que les parachutes. Pour faire remonter la ligne de flottaison et ne prendre aucun risque de voie d'eau. La sortie des glaces reste une préoccupation majeure tout comme la résistance des trappes de puits de safrans et la flottabilité avec cette quille de glace de plusieurs mètres de profondeur. Actuellement on est à 83°30' N et on descend franchement sud. Du vent est encore annoncé pour demain. La dérive va donc conserver une « bonne vitesse », elle est actuellement de l'ordre de…..0,2 nœuds !
Dimanche 4 novembre, soir. Position 83°25 N et 1°40 E :
Journée cool. Grasse mat' jusqu'à neuf heures, puis préparation du déjeuner du midi. Je suis le cuistot ! Pommes de terre au four avec lardons et gousses d'ail. Escalopes de dindes à la crème avec champignons. Fin de semaine en douceur. Changement de rythme certain au fur et à mesure que nous rentrons dans la nuit polaire. Le lever se fait vers 8H30 en moyenne pour tout le monde. Petit déj' tranquille et en gros les corvées commencent pour les uns et les autres vers 10H. Il faut dire que les gros travaux d'Hercule sont pour l'instant terminés. Le pont est aménagé, tous les parachutes sont à bord, ainsi que les drums de kérosène.
Dans cette période ou l'activité sur le pont baisse je trouve qu'il est de plus en plus important de rester actif comme le disait Audun. Il ne s'agit pas de faire des exploits surhumains mais de garder des centres d'intérêt. Comme la photo, les logs pour le site, ce journal de bord. Ceci dit les corvées du bord permettent de maintenir de toute façon un rythme.
On essuie une nouvelle série de tempêtes en ce moment. Pas de dégâts cette fois pour l'instant. La « kapch » tente russe qui a remplacé la tente blanche arrachée par les rafales de vent et récupérée en pièces détachées, a été solidement arrimée. Chaque fois qu'une tempête commence on fait d'abord une route nord avant de repartir vers le sud. Actuellement on fait du Nord-ouest. Ce qui est étrange c'est que même après un épisode venteux, la glace continue de glisser. L'énergie du vent semble emmagasiner par toute la banquise. Les jours prochains on devrait avoir de nouveaux « digging days », les journées de pelletage, la neige a encore recouvert toute une partie du pont. Depuis la soirée Halloween, Tiksi s'était montré agressif avec Audun, Hervé B. avait du le corriger, les chiens paraissent plus calmes. Particulièrement Tiksi, il faut dire que chacun d'entre nous je pense, fait plus attention avec eux. Moins d'excitation, de caresses, de jeux avec Tiksi surtout. C'est encore un jeune chien. Qu'adviendra-t-il de ce gentil Yakoutz ?
Il faut en tout cas que je ne relâche pas mon effort en matière de photos et d'écriture. C'est ce qui permet le mieux à mon sens, de raconter la vie ici, plus que la vidéo.
23H30 ce même dimanche alors qu'après une partie de tarot nous allions nous glisser dans nos couettes respectives, je sors pour satisfaire un besoin naturel. Et pendant ce temps j'entends au loin dans le noir des craquements ou plutôt des bruits un peu sourds. Je reste un peu à écouter avant d'annoncer ces bruits aux autres équipiers. Je décide de prévenir les deux Hervé et Minh Ly juste à côté de moi.
Après être sortis, et avoir constaté qu'ils y avaient des tâches sombres inhabituelles autour du bateau, ils sortent le grand projecteur et là spectacle inouï. Ce qui, il y a deux heures à peine était une vaste étendue blanche infinie, s'est transformée en une île entourée d'eau. Quelle sensation que de retrouver comme ça le son de l'eau. En quelques minutes alors qu'en observant autour du bateau on constate que ces cassures s'agrandissent vite, tout le monde est sur le pont habillé. Les uns font des images des photos, les autres récupèrent à la hâte sur la glace le matériel scientifique.
Très vite, les cassures forment des lits de mer qui s'agrandissent à une vitesse incroyable, la glace est en mouvement. Ce qui il y a quelques heures s'étendait à l'infini, ce désert blanc sur lequel nous gambadions avec insouciance a laissé place par endroit à l'océan arctique qui a repris ses droits. On entend le son cristallin de l'eau. Cette mer gelée reprend vie en quelques secondes. Une nouvelle page de l'aventure commence à s'écrire dans ces nouveaux éléments visuels et sonores. Jusqu'à deux heures du matin nous rentrerons tout le matériel. Demain au programme plongée sous glace pour Grant et Sam.
Logs, montage d'un petit film vidéo. Mais avant dodo pour mener à bien tout ça. En tout cas, une nouvelle phase a commencé ce soir. Elle est loin de me déplaire. Un peu d'action et de la nouveauté, j'aime ça. J'ai cru sentir ce soir une pointe de nostalgie chez Grant et Hervé qui voient le début de la fin de l'aventure s'approcher, c'est certainement pour eux un choc, après plus d'un an de dérive.
Vendredi 9 novembre, 19H00 et samedi matin 9H30 83° 30 N et 2°30 W :
Ce soir j'ai l'impression à quelques exceptions près que nous commençons à être sous l'effet de la nuit polaire. Un brin déjanté. Voire irascible par instant ou carrément speed. C'est ce que je ressens. En ce qui me concerne est-ce la nuit ou la fatigue qui est à l'origine de cet état ? Difficile de le dire ? Je dors bien, là dessus il n'y a pas de doute. « Wait and see ». On s'observe puisque la majorité d'entre nous, vie cela pour la première fois.
En skiant sur la banquise aujourd'hui à un moment je pestais intérieurement sur tout. Les appareils photos dont les batteries tombaient à plat vitesse grand « v ». C'est l'effet du froid, normal. Puis sur Minh Ly qui intronisée guide nous laissait à peine le temps d'admirer le panorama de Tara perdu dans sa nuit. J'ai l'impression que je ne suis visiblement pas le seul à me sentir un peu bizarre. A cran.
En tout cas mes yeux me piquent, je suis fatigué et je n'ai pas eu le courage aujourd'hui de faire plus de quelques photos noir et blanc. Je n'étais pas non plus très inspiré. J'ai l'impression de refaire les mêmes photos.
Je crois que la corvée de glace ce matin plus le ski tout cet après-midi ça m'a fatigué, au moins je vais dormir encore comme un bébé.
Le fait dominant de cette semaine a été cet « ice-break », cassure de la banquise, dans la nuit de dimanche à lundi. Après cet épisode, le reste de la semaine, la glace a continué à se compresser, casser, bouger pour finalement se ressouder. C'est ce qui nous a permis de faire cette ballade cet après midi au milieu des hummocks (des blocs de glace qui sortent verticalement de la banquise). On avançait prudemment mais la glace était largement praticable en toute sécurité.
Le peu de lumière qu'il y avait, fournissait quand même à la glace de quoi « s'allumer ». Il y avait des blocs impressionnants. Ca laisse imaginer les pressions et la puissance qui est libérée pour rompre de tels murs de glace. La vie a bien trouvé son rythme maintenant. Les banhas, les corvées et les sorties quand c'est possible. Régulièrement on fait aussi des fêtes.
Hier soir Audun et Asterix nous ont présenté leur modèle de prévision de la fin de cette dérive. Pour eux, si les conditions météo restent les mêmes les jours qui viennent, on devrait passer le 80° Nord entre la mi-décembre et la fin décembre. Ceci ne veut pas dire que l'on sera sorti des glaces pour autant. Suivant qu'on est près du Groenland ou du Spitzberg, tout peut changer. La banquise longe presque toute la côte du Groenland jusqu'à l'Islande. Donc à 80° on est toujours dans la glace côté Groenland alors que côté Spitzberg, on est dans l'eau libre.
Nous continuons ce samedi une route nord ouest. La route du sud n'a donc pas l'air encore d'actualité. La dérive transpolaire aurait-elle changé ? L'autoroute du sud est-elle bloquée ?
Le réveil ce matin a été difficile. Après presque neuf heures de sommeil, on a du mal à s'extirper de la couchette. Incroyable. Une véritable hibernation. Sommeil profond en plus. Dehors il fait bien noir ce matin, plus de ciel étoilé. Hier, on avait vu un début d'aurore boréale. Mais avec le ciel comme ça, ça n'est pas évident d'en voir d'autres. Autre question sans réponse. Dame nature décide beaucoup de choses ici. C'est ainsi.
Dimanche 18 novembre, 82°20' N et 1° 40 W :
Tout schuss vers le sud-est comme dirait des skieurs aussi rompus au dialecte maritime. On est à 0,4 nœuds environ et on descend sans arrêts depuis deux jours. La tempête bat son plein depuis hier soir avec des rafales pas du tout attendues et prévues par les « grib » météo (bulletins météo reçus par satellite). Il y a eu selon ceux qui étaient de quart cette nuit des pointes jusqu'à cinquante nœuds. Dehors ce n'est que tourbillon de neige, le blizzard règne en maître et chaque pas se fait avec prudence et un brin de courage. Et surtout un équipement minimal. Masque de ski, grosse parka, et Sorel les « Moon-boots » arctiques.
Ce matin (il était midi) brioche au chocolat au petit déj'. Couché minuit, levé midi moins le quart par pudeur. Une nuit de douze heures comme ça sans difficulté, alors que la veille il n'y avait pas de fêtes. Je crois que c'est l'une des conséquences biologiques principales de la nuit polaire. On dort beaucoup plus. Pourtant ces derniers temps, les efforts physiques me semblent moins forts et violents qu'à mon arrivée lorsque nous avons du bouger tous ces drums de kérosène et ces parachutes.
Revenons à notre cap et notre vitesse. Les dernières prévisions du modèle « Tholfsen » (Nom d'Audun) donne une sortie aux environs de la mi-décembre, peut-être fin décembre. Ces derniers jours montrent que les choses pourraient s'accélérer au fur et à mesure que nous entrons dans le détroit de Fram.
Et si nous continuons à ce rythme, ce que personne ne sait, il se peut que nous sortions des glaces avant même cette prévision. Noël à bord ?
Ce qui est certain, c'est que cette partie de l'expé ne ressemblent à aucune des deux autres. Nous avons vu les films tournés avec les autres équipages cette semaine. La première équipe : celle des pionniers. Ils ont vécu une expérience initiatique et mystique. La deuxième : Plus jeune, du sérieux mais décontract avec même des allures d'un camp d'été au pôle nord. La troisième : moyenne d'âge plus élevée et présente peut-être pour quelques mois à peine (la dérive semble encore s'accélérer elle durerait presque six mois de moins que les prévisions intiales). Mission pour cette dernière équipe : le bouclage de la boucle, la finition, la patine sur quelque chose de presque déjà écrit. De fonctionnel. D'établi.
A moins que le détroit de Fram, ne soit vraiment l'une des nouvelles pages « fortes » de cette odyssée glacée. Ça nous sortirait peut-être d'une certaine routine. L'ice-break d'il y a quelques jours (j'ai du mal à être précis, ça aussi c'est un effet de la nuit polaire) avait apporté au moins un peu de « sport ».
L'aventure est surtout pour l'instant intérieure. Beaucoup de choses s'éclairent, et petit à petit le fait d'être loin des turbulences de la vie urbaine, apporte je trouve beaucoup de paix et de recul. Comme au moment ou j'avais participé à la Transat des Alizés. Le voyage avec un grand « v »de plusieurs mois permet vraiment de faire le break. C'est un luxe et cette fois par rapport à Pahi et les alizés, je suis payé et j'exerce mon métier.
J'ai d'ailleurs un plaisir énorme à faire autant des photos que des images. Du montage ou de l'écriture. Retrouver pleinement la photo noir et blanc, et l'écriture est aussi un grand bonheur. Je ne me suis pas trompé, c'est sûr je peux exprimer mes émotions grâce à ces media. Vu l'émotion que je ressens à l'écoute de la musique ou à l'observation de l'image, c'est clair que l'audio, le visuel et l'écrit sont mes modes d'expression.
En mer, dans la glace ou les déserts, noir et blanc sur la pellicule et noir et blanc sur le papier. Le voyage, la mer mais pas trop la montagne. Pas trop la hauteur, pourtant il faut que je grimpe en haut du mât d'artimon de Tara. Pour l'image, pour l'émotion, pour l'avoir fait, pour l'immortaliser.
Côté humain, ici aussi des impressions se renforcent, c'est ma minute philosophique : Il me semble qu'au fonds on est toujours seul. Mais on peut de temps en temps partager des émotions avec les autres et là, il y a plein de soleil dans le jardin.
Fourmies perdues dans un espace temps d'une Terre qui nous dépasse, d'une nature qui se joue de notre orgueil et de notre bêtise, je sais ici en Arctique que nous pouvons partager des choses, mais il ne faut pas être trop exigeant. Des fois ce ne sont que des sourires, des grimaces, des fois des mots sympa ou non. De l'agressivité, un peu de douceur ou de compréhension.
Avec une femme avec laquelle on partage des sentiments, c'est forcément plus fort : des discussions, de la tendresse, des caresses, de la jouissance, de l'écoute, des attentions, de la complicité. De l'amour.
Mais là aussi rien n'est dû, rien n'est acquis, rien n'est immuable et éternel. Beauté et éternité de l'instant présent. Difficile d'en arriver à ce degré de sagesse et de simplicité. Chimie rare et extraordinaire que celle des relations humaines. Chaotique aussi mais ici sur Tara, les tensions existent comme partout mais on se doit de les régler avec intelligence. Sinon, dans un espace clos comme celui-ci ça deviendrait rapidement invivable. Ne pas laisser s'installer une mauvaise situation, une mauvaise ambiance, régler le différend trouver des solutions.
Ne pas voir que d'un côté. Que de son côté, essayer toujours de rester ouvert et sans préjugés. Sans juger, mais en livrant ce que l'on pense en répétant bien que ce n'est que son point de vue. Que sommes-nous pour agir autrement. Avons-nous oublié qu'à l'échelle de l'histoire de la Terre, l'humanité ne représente que quelques minutes. Utilisation des talents que la vie, miracle biologique, nous a donnée.
Défendre ces idées, même si ce ne sont que des idées. Sans arrière pensée. Avec pureté et sincérité. C'est ce qu'il me reste à exprimer. Simplicité et pureté des sentiments. Dieu que tout cela est beau et compliqué. Complexe. Et que notre aventure est courte sur ce sol. Mais combien elle est extraordinaire et fragile à la fois. La vie est émotion pure. Le passé et le futur : des leurres. Une perte de temps. Des souvenirs ou une simple hypothèse.
En fait quelle perte de temps ! Nous sommes de toute façon le fruit bon ou mauvais, bon et mauvais de ce passé. Il faut faire le tri, se libérer. Ne pas priver le présent de la vie. Vivre ce qu'on a vraiment envie de vivre. Et si on a envie de rien vivre on a le droit aussi.
« Freedom. Life is freedom. Never sacrify such a jewel ». Je pense que ceux qui sacrifient ce bijou ont peur, de l'affronter et de le vivre. Alors on se rassure, on se pose, on fait des enfants, on prend un crédit. Le sens de la vie ne me paraît pas être ça. Plutôt se battre pour ceux qu'on aime, et ce qu'on aime. « Ce qu'on te reproche cultive le » disait Jean Cocteau, c'est exactement ça. Je rends hommage à tous ceux qui se sont battus pour essayer de vivre un peu ce qu'il rêvait de vivre, ceux là on réussit leur passage sur Terre.
Car, c'est bien de ça qu'il s'agit. Un sillage d'une étoile filante un soir particulièrement clair. Si déjà le sillage est joli c'est bien, si en plus il laisse une ou deux belles idées sur Terre c'est inespéré, de là à faire réfléchir pour que d'autres aussi soient peut-être heureux. Quel accomplissement. Tara, l'arctique et Sasha le russe m'ont appris le sens profond d'un mot que je connaissais pourtant depuis longtemps « May be »…Peut-être !
Vendredi 30 novembre, 80° 30' N et 2° 40 W :
Après notre escapade vers l'ouest, nous sommes redescendus un grand coup vers le sud. A grandes enjambées. A regarder fréquemment les chiffres indiqués par le GPS, j'ai l'impression que nous sommes aujourd'hui vraiment portés par le courant du détroit de Fram. Même quand il n'y a pas de vent comme depuis plusieurs jours, nous dérivons assez vite.
Depuis l'ice break, la glace s'est totalement reconstituée. Ce n'est pas pour autant que nous nous promenons loin sur la glace. Les sorties ski ne sont plus au programme depuis quelques jours. En fait, la glace peut bouger à tout instant alors les recommandations sont prudence et prudence.
Le rythme nuit polaire suit son court. Mais j'ai remarqué qu'après la semaine dernière, une semaine entière de tempête, il m'était très difficile de reprendre le rythme habituel. Je me suis senti fatigué en ce début de semaine. Comme nous sommes en plus de corvées de glace, l'une des activités les plus physiques du bord, ça ne tombe pas bien. Mais il faut faire face, ça alimente au moins le moral et puis les nuits et les siestes sont là pour corriger le tir. D'autant que la partie communication est aussi particulièrement relevée cette semaine. J'ai plusieurs commandes de films et toujours bien sûr les logs à écrire. C'est une semaine carrément sans photos noir et blanc, je n'ai pas le temps. Les images de blizzard que j'ai tournées récemment en vidéo ont été particulièrement appréciées par le QG à Paris. Très bien.
J'ai quand même la sensation de tourner un peu en rond. Je crois finalement que tant que la glace ne bougera pas à nouveau, et sauf autre événement majeur, mon journal de bord et les photos noir et blanc seront les deux activités, les deux hobbies, les plus créatifs et réguliers que j'aurais à ma disposition.
L'ambiance à bord reste bonne, même si de l'eau a déjà coulé sous les ponts. On commence forcément à se connaître un peu plus alors des affinités se précisent ou se gomment suivant les évènements. Il y a des tensions toujours autour de la communication en fait. Les films, les logs, les demandes de Paris. Quelquefois à tort ou à raison, avec ou sans justesse. En tout cas ce qui est sûr c'est que ça agace, Grant, le chef d'expédition. Il m'a demandé qu'on évite d'en parler à table, il trouve que ça met une mauvaise ambiance.
Je respecterais cette demande, je suis pour la paix des ménages et du bord. Mais j'ai bien sûr mon opinion là-dessus. Si vraiment c'est nécessaire, et que je me trouve interpeller ou questionner je ne me priverais pas quand même de répondre, si c'est important. Sinon je m'abstiendrais.
Ce qui est reproché c'est que ce qui est raconté ne serais pas assez à l'écoute de la réalité du terrain. Même au pôle on rencontre ce problème entre centre de décision et opérateurs de terrain. Mais nous sommes ici sous contrats employés par Tara, ce sont eux « les boss » point barre. Ca ne sert donc à rien de ressasser ses états d'âme.
Cela renforce ma conviction que photo noir et blanc et ce journal de bord « carnets du pôle » sont mes deux vrais espaces de liberté, il faut que je les soigne particulièrement.
Il y a quelques jours, nous parlions de prévisions de sortie vers la mi-décembre, il se trouve que nous allons franchir le 80° ce week-end, donc début décembre. Quinze jours d'avance sur le programme et en même temps nous sommes beaucoup plus ouest, et longeons la côte du Groenland. Atterrirons-nous à Longyearben (îles Spitzberg) ou en Islande ?
L'Aventure de Tara, c'est avant tout ça ce suspens : Où et quand cette expé' s'achèvera. De l'avis général, une sortie islandaise ne déplairait pas à l'équipage.
Noël sur la glace ? C'est quand même aujourd'hui assez probable. J'aurai 41 ans en mer et sur la glace. Yes !
Aujourd'hui une plongée sous glace avec caméra est programmée je fais la sécurité surface, et j'intègrerai ces images dans un prochain film.
Vendredi 14 décembre :
Aujourd'hui, alors que je me suis peut-être cassé le petit doigt de pied gauche, j'ai compris une nouvelle chose. La vie est trop belle et rien ne sert de se la pourrir avec des jalousies. Je sais que je suis un bon journaliste, un bon professionnel.
Ce n'est pas une poussée de prétention, ce sont les autres qui me le disent soit par leurs encouragements soit par leur jalousie. Je me dois de me servir de ce talent. D'abord parce que ça m ‘apporte une joie immense ensuite parce que depuis quinze ans ça me permet de vivre, de me loger, de manger à ma faim. Il ne faut pas avoir honte de ce qu'on a de bon.
Le mauvais OK. Les défauts qui sont là mais pas le choix il faut essayer de s'accepter comme on est. Même si on ne ressemble pas à ce qu'on imaginait, à ce dont on rêvait.
Mais les qualités, les dons c'est essentiel de s'en servir et de les développer. Je suis un homme indépendant, je ne suis sous la coupe de personne. Le chemin que j'ai parcouru jusqu'à présent je ne le dois qu'à moi. Je suis déjà tombé mais je me suis relevé. Je retomberai peut-être. Mais je peux me regarder dans une glace. Je n'ai pas tué, je n'ai pas commis de crimes ou de délits majeurs. J'ai fait du mal bien sûr. Je ne suis pas un saint. Mais je sais respecter et j'apprécie la générosité, l'honnêteté, la tolérance. Ce sont des valeurs qui me font croire en la vie.
41 ans bientôt. Une nouvelle période de ma vie s'ouvre et je veux qu'elle soit agréable. Bien vivre. Ne pas rentrer en conflit avec ceux qui vous jalousent. Se défendre quand c'est nécessaire, mais toujours se faire fort de respecter les autres. Essayer de rester juste pour avoir la paix, parce que c'est aussi leur faire trop d'honneur que de perdre du temps avec ceux qui vous haïssent.
Allier aussi la passion de raconter, d'admirer, de capturer la réalité avec une rencontre et peut-être une vie de famille. Pour cela je dois rencontrer une femme qui aime mes qualités et supporte mes défauts. Qui aime ce vent de liberté qui toujours soufflera dans ma tête.
L'aventure humaine continue à bord de Tara. A supporter ceux que j'apprécie peu tout en restant ouvert et pas en guerre et profiter au maximum des autres. Savoir dire non, savoir s'opposer sans être en guerre. Répondre quand c'est nécessaire, ne jamais tomber dans la facilité, le raccourci intellectuel, le j'accuse sans savoir, la vindicte populaire ou pas, mais de toute façon la haine facile et grossière.
La vie est belle. Je suis heureux d'être venu ici pour vivre une vraie histoire et avoir l'impression tout simplement de vivre ma vie. Je ne veux plus avoir l'impression de vivre ma vie par épisodes espacés.
Tous les jours j'apprends un peu mieux à vivre. Ne rien devoir, rester libre faire par soi-même mais partager et profiter des relations avec les autres quand il se passe quelque chose.
Partager, écouter, vibrer et s'enrichir toujours plus de cet alcool qu'on appelle la vie.
Je m'en fous qu'un jour ce journal de bord soit publié ou pas ça n'a pas d'intérêt. Je voudrais simplement qu'il soit lu par des gens que j'aime et même des gens qui ne me connaissent pas. J'aurai raconté des choses intimes sans censure. Essayer d'expliquer un peu mieux qui je suis. Avec mes défauts et mes qualités. Je suis un fou de la vie, fou de vie. Un passionné comme mon père.
Mais au fait ou en est Tara ? Je ne parle que de moi. Tara a quitté cette semaine pour la deuxième fois sa gangue de glace. Pas vraiment comme la première fois d'ailleurs. Cette fois la glace s'est beaucoup plus cassée, comme un vrai miroir. Et Tara est ce vendredi soir libéré de son étau blanc. Je crois qu'on va savoir sous peu avec ces vents de sud-ouest annoncés si on rentre à la maison ou pas.
Je ne suis pas pressé. Retrouver la France en plein bras de fer « syndicalo-sarkozien ». Ce n'est pas particulièrement épanouissant. Et ma vie à Orléans ? Il va falloir faire des choix je crois. Aucun intérêt de continuer dans cette solitude submergée de travail qui m'épuise. C'est comme quelqu'un qui brûle sa vie pour ne pas avoir à trop se poser de questions. Certes il y a un boulot intéressant, un salaire mérité mais correct, une belle maison.
Mais tout ça n'est que matériel. Pas de vraies vibrations comme ici. Réflexions à mener. Qu'est ce que j'ai bien fait de venir sur la banquise. Et ça je le dois aussi à mon employeur qui me permet ça. A penser. A méditer.
En fait aujourd'hui notre espace de jeu avec toute cette cassure du pack s'est considérablement réduit. Mais la dérive c'est de plus en plus clair, c'est avant tout pendant la nuit polaire une aventure intérieure. Humaine et intérieure. C'est ça le cadeau de cette dérive. Un moment unique de recul loin du tumulte d'une société en quête d'elle même. De nouvelles idées, de nouvelles valeurs. Un peu d'analyse, de réflexion, de méditation grâce à l'isolement.
Je pense actuellement à tous ceux qui m'ont précédé et se sont battus pour me faire vivre, et aussi me transmettre des idées. Mon grand-père paternel, mon père, mon grand-père maternel ont particulièrement réussi cette transmission, chacun à leur manière. Juliette, ma grand-mère maternelle aussi. Ma mère. J'ai eu de la chance dans ma vie par ma naissance de croiser ces gens.
Mon pôte Rafa aussi. Vincent Gollain et Vincent Mounier aussi. Ce sont de vraies personnes généreuses, entières. Ils existent. Jacques Cassard mon cousin aussi. Mes sœurs. Françoise. La famille Michel Ortolan. José et sa famille. Maxime Dalbrut. Merci à vous tous, et à ceux que je n'ai pas cités, je suis là grâce à vous. A votre soutien. Je n'oublie pas Anne Juret mon mentor pour le yoga et le zen.
Profitons encore de ces moments de dérive pour apprendre à vivre avec les autres et réfléchir à ce que je veux faire de ma vie après. Je vais faire dodo.
Mardi 18 Décembre :
Il y a comme qui dirait de la tension dans l'air à bord de Tara. D'abord parce que les activités scientifiques sont stoppées. Plus d'océanographie, uniquement des capteurs pour mesurer l'ozone. Ca réduit considérablement la charge de travail et ça a pour conséquence aussi de ne pas fatiguer assez les hommes. On a moins d'appétit, on tourne un peu en rond en général.
Je reste actif avec soit des prises de vues caméra soit de la photo. En ce moment j'écris moins, il faut dire, que c'est le statu quo total. On est à une quarantaine de kilomètres de l'eau libre, mais Tara ne semble pas prêt à quitter la glace. Comme pour prolonger le plaisir.
Serons nous à Longyearben (Îles Spitzberg) dans une semaine ou un mois ? Personne ne peut le deviner. Belle leçon pour une expédition scientifique. C'est la nature qui de manière encore plus apparente ici qu'ailleurs décide de notre destin.
L'ambiance est donc un peu électrique en ce moment, je me suis personnellement un peu échauffé avec une personne du bord. J'estime qu'elle me prend vraiment pour un con. J'en ai marre qu'on traite mon métier et mon activité, comme celle d'un charlot. Je ne suis pas un charlot, je suis un professionnel. Je ne prends pas les gens pour des marionnettes, et je ne fais pas dans « le spectaculaire », la réalité me suffit. Je suis fatigué de tous ces poncifs.
Avec le reste des autres personnes ça va plutôt bien avec des hauts et des bas, les relations humaines classiques. Donc voilà sur dix personnes je ne m'entends vraiment pas avec une. J'ai de la chance. Mais je sens bien qu'il faut que nous sortions assez vite de la glace maintenant. L'inactivité mine les esprits.
Aujourd'hui je suis monté à la deuxième barre de flèche du mât arrière de Tara. Un réel effort pour lutter contre cette peur qui me tétanise quand je suis en hauteur. C'est vraiment pas mon truc. Cette envolée a d'ailleurs donné de belles photos en noir et blanc. J'avais installé des « projos de télé » sur le pont qui éclairait la glace.
Ce soir le vent est là, c'était bien de faire ça avant cette tempête qui arrive. Peut-être que dans quelques heures nous aurons quitté la glace alors pas de regret je l'ai fait.
Si nous sortons d'ici la fin du mois, nous devrions être à Lorient pour le 2 février, c'est la date d'arrivée officielle.
Ce que j'aimerais, c'est pouvoir travailler à l'avenir à mon compte. Je crois que la photographie, l'écriture, la réalisation, tout ça peut-être l'étape suivante. On dirait que ça se précise.
En tout cas en attendant, on vient de me proposer ce soir de faire le père noël pour les fêtes sur Tara. 41 ans bientôt et père noël de Tara. OK !
Mercredi 26 décembre : 77° 30 N et 6°45 Ouest :
Les fêtes sont passées et bien passées. Et elles ne sont pas finies : demain anniversaire de Marion suivi du réveillon du nouvel an. Elles sont tombées à point nommé après une période très calme, trop calme. Après l'ice-break toute la science a été arrêtée et remballée. Ceci a considérablement réduit la charge de travail. Le rythme donné par toutes ces manipulations scientifiques était important pour tout le monde finalement. J'avoue qu'à cause de cette inaction, j'ai commencé les fêtes avec le moral dans les chaussettes. La vraie grosse bonne déprime.
Mais le 23 décembre au matin, jour de mon anniversaire, les idées qui avaient été lancées la veille de se déguiser en gaulois ont ressurgies. Sam et Minh Ly, m'ont poussé pour les finaliser. Bien leur en a pris. La création de mon déguisement m'a occupé la matinée, des tresses rousses en corde de parachute et peintes à la bombe de peinture par Sam. Un casque de montagne prêté par Grant enrobé d'alu avec deux petites cornes en carton sans oublier une crinière de loup, arctique oblige.
Restait à trouver la ceinture et le collant blanc et bleu ciel. Le collant de Marion, la ceinture de Hervé Bourmaud alias « le Péchou », les chaussons d'Ellie et voilà notre bon gaulois incarné sous mes traits en Arctique.
De mon côté, j'ai aussi relancé notre rouquin du bord Hervé le Goff, surnommé à juste titre Astérix pour qu'il se trouve un déguisement. Et le Péchou a marché aussi. Il s'est déguisé en pêcheur du village gaulois. On s'est donc retrouvé à trois gaulois dans cette soirée d'anniversaire.
Marion avait concocté un bon bœuf bourguignon. On a chanté une chanson que j'avais écrite sur un air des Rolling Stones « Streets off love ».
Une chouette soirée vraiment festive qui s'est terminée tard après de nombreuses tournées.
Du coup, le moral était bien remonté, galvanisé en plus par quelques cadeaux : Des boules colorées pour jongler confectionner par Sam, un bon pour faire 12 photos avec l'appareil photo Rolleiflex d'Ellie, une cuillère russe de Sasha, un porte-plat tissé par Minh Ly. Des superbes pantoufles offertes par Agnès B. Merci Agnès.
Le lendemain c'était Noël, on était tous un peu crevé mais c'était sympa aussi, différent un peu moins festif mais chaleureux. Plus classique. Une belle table, de jolies bougies, des magrets de canard avec un bon Bordeaux. Une bonne glace pour finir, fabrication maison de Marion. Et encore des cadeaux. Un couteau offert par Grant avec gravé dessus « Tara », un petit bateau du Péchou (Hervé B.) avec « ile d'Yeu » écrit sur la coque.
Belle soirée aussi, tout ça s'est terminé un peu moins tard.
Et le lendemain super gigot d'agneau origine New Zélande, fait par un kiwi s'il vous plait.
Aujourd'hui Sam et Grant ont plongés en dessous de la coque et demain ils remettront ça ils vont essayer d'enlever le cercle en acier qui entoure l'hélice tribord et qui a été endommagé. Sinon la coque est bien dégagée.
Nous continuons à descendre plein sud-est en longeant le Groënland. J'aimerais beaucoup finir cette odyssée glacée en Islande ce serait bien. Peut-être que dans quelques jours nous reprendrons les sondages océanographiques. Notre respiration, le pouls qui rythmait notre vie à bord. Notre vie à nous. Bien différente de la glace qui respire, s'étire et chante quelquefois en se servant de mille sons différents, de mille accents, de mille sonorités.
Demain c'est l'anniversaire de Marion avant le jour de l'an. Mon foie tiens bon !
Mardi 8 janvier 2008 :
Nous sommes toujours en dérive. Nous avons remis le safran tribord depuis la fin des fêtes. Le bateau peut donc désormais naviguer et nous ramènera certainement à bon port. Aujourd'hui une petite manipulation océanographique a été faite, mais l'expédition n'a plus grand chose de scientifique. Je me suis investi à fond dans un nouveau projet qui m ‘occupe énormément. Un film sur les « Taranautes » sur la base des rushs que j'ai tourné depuis mon arrivée à bord.
En dehors des corvées de la communauté à réaliser, j'ai encore une occupation à moi. Mon univers, de rêve, de création. C'est important pour moi.
Malgré tout, je crois qu'il faut que nous sortions de la glace sans trop tarder maintenant. Nous n'avons plus vraiment de raison d'être ici. Ca reste magique et très agréable de marcher sur la banquise, mais je trouve que ça n'est plus suffisant. L'aventure, la vie sur la glace, la nuit polaire c'est derrière.
Mais je ne suis pas pressé non plus de quitter la planète des glaces. Peut-être ne la reverrais-je plus jamais de ma vie ?
Mais quand même, j'ai hâte de naviguer avec Tara que ce soit vers Lorient ou ailleurs mais qu'il y ait de l'action, du nouveau. Sinon le moral est bon, je prends toujours beaucoup de plaisir à faire de la photo, à écrire mes logs, à monter et faire ce film actuellement.
Que sera ma vie au retour ? Ce que j'en ferai ! Je suis libre de choisir quelle vie je veux mener. A moi d'être courageux et de faire le pas vers autre chose si j'en ressens le besoin. Animo et avanti !
Lundi 22 janvier :
On est sorti ! Mise en route du moteur tribord vers 13H00 hier. La glace était plus clairsemée autour de nous. Il faisait assez doux ce qui a accéléré sa fonte. La décision avait été prise dans la matinée de mettre en route et d'essayer de fendre la glace devant l'étrave.
Après plusieurs manœuvres pour mettre Tara dans le bon sens vers l'Est, la coque a commencé à s'animer, un sillage est naît. Après un an et demi d'immobilité la goélette s'est relancée comme si elle s'était arrêtée hier. Après quelques premiers mètres assez facile ou le bateau réussissait à pousser les plaques, nous sommes entrés dans des zones beaucoup plus ardues.
Une vigie, Hervé le Goff, Grant dans le nid de pie, Hervé Bourmaud, le capitaine qui retrouvait sa barre tout ce beau monde communiquait par VHF pour essayer d'orienter au mieux la coque dans ce dédale de plaques de banquise.
Je ne le savais pas, mais c'était une nuit et une matinée exténuantes qui s'annonçaient. Pendant toute cette période deux équipes calées sur des quarts de six heures se sont relayées. Je me rappelle de cette lutte menée sans rien lâcher une bonne partie de la nuit, pour éviter des blocs, les pousser monter quelquefois dessus et attendre que Tara ne redescende, dans un amas de glaçons gros et hauts.
Un moment fascinant. Et à chaque fois, même si mettre le cap sur la gauche ou la droite était un pari, Tara, docile soldat du froid, réagissait à merveille.
Le combat a duré la nuit entière, je me souviens pendant mon quart alors que j'étais au poste de vigie. Hervé, le capitaine était toujours à la barre depuis le départ sans aucune autre visibilité et informations que ce que je lui disais dans la VHF au bout de ma main qui luttait contre la gelure: « Barre à bâbord 2°. Pousse les glaçons avec le moteur. Machine 0, essaye de glisser sur tribord 5° sinon on va se manger un gros bloc ».
Danse avec les glaçons. Un slalom inoubliable. Dans la planète des glaces. Sous une pleine lune (quelle chance !) qui nous permettait de nous diriger très correctement, avec une bonne visibilité.
Le lendemain, quand je suis revenu au poste de vigie pour le quart suivant, j'avais récupéré à peine de la nuit dernière à se frayer un chemin dans le froid. Minh Ly malade ne pouvant pas prendre son quart, j'ai du en assurer deux fois plus. Je comptais les minutes, j'étais épuisé. Je me suis assis sur le pont il y avait de moins en moins de glaçons on était sur l'ice-edge. La route était quasiment libre, et j'ai eu le privilège de conduire Tara en dehors du dernier cercle de glace. Des derniers petits cairns qui balisaient le chemin de sortie du pays des glaces.
Et puis ce spectacle : D'un côté les rayons du soleil encore sous l'horizon, qui nous récompensait d'une belle lumière douce et orangée, une aube comme on en avait plus vu depuis longtemps. De l'autre la lune, l'astre de la nuit polaire éclairait avec conviction sa partie du ciel. Les deux astres offraient un spectacle aux atours très différents. Mais l'un était aussi beau que l'autre, chacun à sa manière. Deux versions d'une ode à la beauté de la nature. Sans rivalité.
Tara voguait alors vers les eaux libres. Fin du combat. Sortir de la glace, ça se mérite, ça ne se fait pas comme ça. On doit s'acquitter de quelques formalités avant de quitter les lieux, ce qui fait qu'on ne peut pas partir comme un voleur.
Impossible d'éviter la réception, un minimum de dialogue, et de donner un peu de sa personne. C'est la moindre des choses que de remercier ainsi ce monde gelé. Politesse, respect et tout simplement art de la relation. Après tant de mois passés ensemble ça n'aurait pas de sens.
A partir de ce moment, j'ai commencé à récupérer un peu plus, surtout qu'en fin de journée, nous sommes repassés en quart de trois équipes sur quatre heures. Ca tombait bien. Pendant tout ce temps depuis la veille, j'avais alimenté le QG parisien en articles écrits envoyés par satellite au fur et à mesure de notre avancée.
Aujourd'hui mercredi, nous avons parcouru plus de 300 miles depuis notre départ, et nous nous approchons à huit nœuds de la terre. De Longyearben, les îles Spitzberg. C'est un peu une veillée d'armes, à la fois parce que nous allons retrouver la civilisation, même si ce sera encore à petite dose, ce n'est pas encore la France ou Lorient.
Là ce sera sûrement un choc !
