« Belem »
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« L'avantage avec ce genre de voilier c'est qu'on les repère toujours grâce à la hauteur de leurs mâts ! ». Le port de Cherbourg est vaste, mais quelques secondes après que mon interlocuteur ait fini sa phrase le Belem apparaît.
Début de soirée, le dernier trois mâts barque français est sagement amarré à un quai du port de commerce. Son voisin est un navire militaire anglais armé pour entrainer les marins réservistes.
A bord du Belem, c'est le calme avant l'arrivée des nouveaux stagiaires. On prend un peu de temps pour soi. Plusieurs marins du bord regardent ensemble, dans le carré des officiers, le premier match de l'équipe de France de football en Afrique du sud. Le Belem lui semble en pleine léthargie.
J'emprunte la passerelle pour monter à bord, quelques présentations, une première série de photos pour calmer l'excitation de ce moment tant attendu, et on me demande : « vous avez diné ? ». « Non ». Il est 21h. Une assiette chaude avec une cuisse de canard posée sur un lit de macaronis m'est presque aussitôt servie. Délicieux. Je prends cette collation sur le pont face au soleil. Un privilège, puisque par la suite je déjeunerai systématiquement avec les stagiaires dans « les batteries », dans le ventre du Belem. Là ou mangent et dorment les stagiaires quand ils ne sont pas sur le pont.
La cuisse de canard avalée, place aux formalités traditionnelles qui accompagnent toute arrivée à bord d'un bateau. Ici, tout est bien rodé. En dessous du mug qui m'est remis pour mes deux jours à bord, il y a un numéro : le 31. Ce sera aussi celui de ma bannette et de mon tour de corvée.
Petit à petit au milieu des badauds admiratifs, arrive au compte goutte les stagiaires avec qui je vais partager cette navigation entre Cherbourg et Saint Malo. La lumière de cette fin de journée est superbe et j'étrenne mon nouveau boitier photographique. Je prends mes marques. Même dépourvue de toutes ces voiles, la mâture est majestueuse. Je m'habitue progressivement aux volumes du Belem. Sa longueur : 51 mètres sans son bout dehors ou beaupré. Sa largeur : 8,80 mètres. Et ses trois mâts : devant le mât de misaine, au milieu le grand mat ou grand phare avec ses 34 mètres de hauteur, et enfin sur la dunette à l'arrière du Belem ou est installé la timonerie, le mât d'artimon.
Je retourne sur le quai pour trouver d'autres angles, et je prends une dernière photo, il est 22h40. Bien que nous sommes dans l'ouest de la France et que le soleil se couche ici plus tard, je n'ai plus assez de lumière. La séance photo est donc terminée pour aujourd'hui, je descends en direction de ma bannette pour installer mes affaires. 23H30, tout est à poste dans ma penderie, je m'allonge avec l'envie de potasser encore un peu la notice de l'appareil photo, mais mes yeux se ferment déjà.
Le lendemain dès 6h 30 du matin, il y a déjà du mouvement. Les stagiaires qui sont de service et qui installent la table du petit-déjeuner pour les autres. Certains profitent de se lever un peu plus tôt pour s'octroyer une bonne douche.
Je ne suis pas de service aujourd'hui et je ne résiste pas à l'envie de voir le géant s'éveiller, s'étirer. Je sors humer l'air marin sur le pont, avant le petit-déjeuner.
La lumière est toujours belle, et la journée s'annonce splendide. Les prévisions météorologiques sont au beau fixe pour le week-end. Quelque soit son nom, il y a un dieu de la photo c'est sûr ! Quel bol !
La moisson d'images commence avant de boire un bol de café et de manger quelques tartines. Les moteurs ont été démarrés. Et déjà sur le pont les gabiers, le bosco, les équipiers s'affairent. Vérifications, travaux en tout genre, préparation du gréement, calfatage du pont. J'essaye de capter ces moments de vie du bord. Il est un peu plus de 8h du matin et le village Belem est déjà entièrement actif. Tels des singes agiles, deux gabiers montent en haut des deux mâts principaux, faisant le spectacle. Ils vérifient les voiles, les préparent pour la navigation prochaine. Par petits groupes les stagiaires, têtes en arrière observent le sang-froid de ces hommes.
A la proue on s'affaire aussi sur le gaillard, les amarres sont larguées, et après un coup de marche avant on pivote sur la garde encore à poste, le Belem décolle du quai tranquillement avant de s'en échapper définitivment en marche arrière.
La pointe du port militaire passée et laissée à bâbord, il ne reste plus à la coque noir et blanche qu'à franchir la grande digue napoléon. Dans sa marche vers l'eau libre, avec ses cinq ou six nœuds de vitesse, le Belem rencontre déjà un air plus frais. On sort les bonnets et on remonte le col des vestes. Une excitation s'empare des marins du bord heureux de retrouver leur élément et l'action qui va avec.
Les stagiaires sont divisés par petits groupes et déjà halent leurs premiers bouts. J'observe ce ballet. « Ho-hisse, ho-hisse », les uns et les autres réalisent qu'ici on fait tout à la main comme autrefois. « Tiens bon ! ». « Quand on dit tiens bon, » dit le gabier qui encadre cette manœuvre, il faut ensuite tourner le bout autour d'un cabillaut pour bloquer la corde, avant le « larguer tout ». Les marins du bord, bien rodés avec ces stagiaires qui quelquefois sont des néophytes, emploient sans hésitation des mots simples de terriens, tutoiement à la clé, pour que l'assimilation soit efficace. Certains n'ont que deux jours à bord et n'auront peut-être plus l'occasion d'y revenir. Au début on ne sait même pas pourquoi on tire sur tels ou tels bouts, mais un jeu s'installe avec les gabiers, dans la complicité.
Je relève la tête de mon viseur pour regarder la côte normande qui défile. Le cap de la Hague est déjà en vue sur bâbord et sur tribord l'île d'Aurigny. Au moteur et déjà portés par de nombreuses voiles carrées, le Belem taille sa route. Il faut dire que le temps est compté. Dans ces régions qui connaissent les plus grandes marées d'Europe, l'heure du rendez vous avec le Raz Blanchard n'attend pas. Il s'agit d'être porté par le courant dans le bon sens, au bon moment. Notre destination est saint Malo et pas l'Angleterre ! A part le mât d'artimon, toute la toile est pratiquement dehors, mais le vent lui joue à cache-cache, au grand dam de Charlène, la lieutenant.
La matinée est passée comme quelques secondes, et c'est déjà l'heure du premier service. La cuisse de canard n'était pas un accident, un coup de bol, le cuisinier et son commis sont vraiment des artistes. En plus, comme toujours l'air de la mer ça creuse.
Je profite de quelques instants de calme après le déjeuner pour m'octroyer une petite sieste, histoire d'en finir avec la fatigue de la semaine.
Lorsque j'émerge une heure plus tard sur le spardeck, le grand pont central ou s'opère la plupart des manœuvres, je suis un peu groggy. On aperçoit sur tribord Guernesey et Sark, et sur bâbord Jersey. Le temps est toujours radieux. Les vergues ont déjà été orientées plusieurs fois, mais malgré tous ces efforts, les stagiaires gardent le sourire tout en réajustant leurs gants. C'est un peu une course contre la montre, ils ont un week-end pour comprendre et sentir de la pulpe de leurs mains, comment se meut un tel bâtiment. Un patrimoine flottant : il vient de fêter il y a peu ses 114 ans printemps. C'est le plus ancien trois mâts encore en état de naviguer dans toute l'Europe. Et qui surtout fonctionne toujours à l'ancienne, à l'huile de coude !
C'est l'heure du frisson de l'après-midi. Une ascension en haut de la première vergue du grand mât. Les gabiers sont équipés de baudriers et expliquent aux candidats la suite des opérations. Il s'agira une fois agrippé à la vergue, les deux pieds calés sur un bout qui court au dessous du vide de ferler, « carguer », une voile. Tout le monde se porte volontaire, quelquefois un peu angoissé mais sans tergiverser. Ca se passera une fois dans la vie de certains peut-être ?
Pas de temps mort sur le Belem. A peine redescendu du grand mât, le commandant Morzadec nous attend pour nous raconter l'histoire de son bateau. Venu de la pêche, il y a commencé quinze ans plutôt comme gabier à gravir d'abord les mâts. Avant finalement d'en gravir les échelons hiérarchiques.
Après avoir été construit en 1896 par les ateliers du Bigeon à Nantes, le Belem est devenu ensuite anglais puis italien avant de retrouver sa patrie d'origine. Mais ce qui rend son histoire particulièrement intéressante, c'est qu'il a échappé à plusieurs reprises à de funestes coups du sort. Parmi ceux-ci et non des moindres, l'irruption de la montagne Pelée en Martinique en 1902. Il sera l'un des seuls coursiers de l'atlantique à s'en tirer, par un concours de circonstances original. Une engueulade avec le commandant d'un autre navire.
Le Belem, son « Belem » a une bonne étoile, lui qui a survécu aussi un peu plus tard à une mort certaine abandonné à Venise.
Pour moi qui aie eu la chance de faire le tour de Bretagne sur le Renard, la réplique du cotre corsaire de Surcouf, un embarquement sur le Belem donne enfin toute sa dimension à ce qu'était la « marine à voile ». Même si sa voilure est plus modeste, je peux enfin imaginer un peu lieux la vie de « La grande marine à voile », celle des clippers, des cap-horniers. Le Belem « n'était lui »qu'un antillais, c'est-à-dire un transatlantique destiné à approvisionner un chocolatier français en fève de cacao. Il est en tout cas l'un des derniers témoins français de cette époque, actuellement en navigation.
Par son existence même et son entretien par la fondation éponyme, il donne chaire à cette marine à voile disparue. Celle qui a peuplé tant de romans ou de journaux de bord de Pierre loti à Joseph Conrad, sans oublier certaines expéditions polaires des Charcot ou Shackleton. Les tableaux de maîtres qui témoignent de la vie de sports de cette époque.
« Tiens bon la barre et tiens bon le vent hissé ho, hissé ho Santiano »etc., même les chansons de marins de cette époque maintes fois entonnées, reprennent sur ce pont tout leurs sens. Chanter pour se donner du courage, pour accomplir ensemble une tâche ardue mais gratifiante. Celle de faire voguer l'un de ces aristocrates des mers.
Merci Belem, merci comandant et merci à toutes ces femmes et hommes d'équipage qui par leur travail sont des gardiens de notre histoire maritime.
Naviguer sur le Belem y faire un stage, c'est bien plus qu'une navigation. C'est un rite initiatique, un voyage sur l'eau et en même temps dans l'histoire. Et dire en plus qu'il a fallu réapprendre les manœuvres nous disait le commandant. Plus personnes en France ne savaient les faire, faute d'occasions, de bateaux pour les retenir. Chacune d'entre elles sont d'ailleurs dans leurs énoncés de vrais objets de poésie : « Viré lof pour lof » ou « viré vent devant ». Avec les dizaines de sous-manœuvres qu'elles impliquent.
Vers la fin de l'après-midi après une journée passée au côté de cet équipage, le commandant a demandé que toute la toile soit carguée (affalée) et nous avons fait route au moteur vers l'île de Chausey.
Dans un silence de chapelle après le soleil couchant, le Belem est venu mouiller tout en douceur et finesse, à la nuit tombée devant le Sound de Chausey. Lentement au moteur, la coque noire s'est glissée dans la nuit pour venir s'immobiliser devant le Sound. Belem et tous ses occupants pouvaient goûter alors aux joies du repos. Sauf pour l'équipe de quart. Une ancre ça peut toujours riper !
Dimanche matin, même lumière et un petit tour en zodiac autour de l'oiseau endormi. La fin d'après-midi alors que nous sommes presque en vue de Saint-Malo, les plus hardis montent en haut du grand mât. Le temps fuit encore un peu plus et nous amène déjà en vue de la Conchée, puis de l'île de Cézembre. Le grand bé, le petit bé, demi-tour devant Dinard et déjà nous nous engageons dans le sas qui conduit au bassin Vauban.
Jamais plus je ne regarderai les grands voiliers de la même manière !
Tiens bon Belem ! Longue vie et bon vent à toi et ton équipage
